Écriture - Chap. 6 - De la frustration.

 

 

 

Introduction

Dans son traité, La Dramaturgie, Yves Lavandier parle dès les premiers chapitres de deux émotions universelles et essentielles, la frustration et l'anxiété, qu'il dit communes à tous les hommes. Il énonce également que ces deux émotions sont centrales dans le lien de communication qui unit l'auteur et le spectateur*. Son raisonnement est somme toute assez logique : si l'auteur veut être compris du spectateur, et plus que cela, l'émouvoir, il doit s'adresser à lui en usant d'un langage qu'ils ont tous deux en commun.

Ce langage, c'est celui de la dramaturgie : un langage, générateur d'émotions, visant, via l'utilisation du récit, à représenter les actions humaines et à susciter ce qu'Aristote a baptisé la catharsis (soit la purgation des passions par le biais de la représentation dramatique**).

Selon Lavandier, le schéma absolu du récit est le suivant : Personnage - Objectif - Obstacle ; en d'autres termes : pour atteindre son Objectif, un Personnage va être confronté à des Obstacles. En dramaturgie, ce sont ces obstacles qui vont susciter l'émotion du personnage (notamment la frustration), puis, par identification, celle du spectateur. C'est là que va s'opérer la catharsis.

Alors, pourquoi cette longue introduction ? Parce qu'en lisant les premiers chapitres de La Dramaturgie, j'ai essayé de réfléchir un peu plus à la question de la frustration qui, d'un coup, m'apparaissait de plus en plus essentielle. Si dans la vie, elle est la première émotion que nous ressentons face à n'importe quel obstacle, elle devait avoir son rôle à jouer dans ma relation conflictuelle à l'écriture.

Frustration et échec ? Identifier la racine du mal.

On fait souvent de la frustration une conséquence direct de l'échec : un pâtissier veut confectionner une fabuleuse pièce montée, il échoue, cela le frustre. Je n'en suis pas convaincu. J'ai plutôt l'impression que la frustration naît d'un rejet, conscient ou non, des limites que nous pensons être les nôtres. Sachant que le constat de la compétence des autres agit sur notre émotion dominante (la frustration - je suis moins bon que lui - ou la confiance - je suis meilleur que lui -, selon les cas) comme un catalyseur.
En résumé, j'ai le sentiment que plus qu'un symptôme post-opératoire, la frustration survient qu'il y ait échec ou non.

Au final, j'ai de plus en plus l'impression que la frustration naît du mensonge. Avant de me mettre à envisager l'écriture comme un artisanat dont l'apprentissage nécessitait du travail, il m'arrivait de griffonner quelques notes, de trouver que le tout sonnait faux, et d'en conclure que tout cela n'était peut-être pas pour moi. Ce qui m'agaçait. Cela m'agaçait d'autant plus, d'ailleurs, que j'avais l'impression d'avoir plus d'aisance avec les mots que n'en avaient d'autres écrivains, amateurs ou non, qui allaient, eux, au bout de leurs projets. La vérité, c'est que ma frustration d'alors naissait de mon incapacité à évaluer correctement mon degré de compétence et, plus que tout, de mon refus à accepter que - pour dire les choses simplement et brutalement - je n'avais pas de don particulier pour l'écriture.

Alors, devais-je m'en tenir là ? Non. De mon point de vue - récent, il est vrai - le manque de talent n'induit pas une impossibilité de qualité. C'est un obstacle (Obstacle) entre nous (Personnage) et la qualité d'écriture (Objectif). C'est donc de là que naît ce conflit interne qu'est la frustration : de cet obstacle qu'est le manque de talent. De cette vilaine tare que, trop souvent et à tort, nous pensons éliminatoire.

Vaincre la frustration pour les nuls

Si nous ne devions compter que sur les génies pour nous raconter de belles histoires, nous relirions en boucle une poignée de récits inspirés et basta. Depuis quelques mois, donc, j'essaie d'adopter une méthode anti-frustration basée sur trois piliers fondamentaux.

Premièrement, l'évaluation lucide et l'acceptation de ma compétence de conteur. Cela requiert pas mal d'introspection et d'humilité, mais finalement, on y arrive. Le principe consiste à se poser clairement la question de ce que l'on sait faire et de ce que l'on ne maîtrise pas. Pour cette étape, rien de tel, d'ailleurs qu'un peu d'aide extérieure (disons, au hasard, un collectif de bêta-lecteurs comme... CoCyclics !). Après quoi, vous obtenez une grosse pilule qu'il ne reste plus qu'à avaler tant bien que mal.

Deuxièmement, améliorer sa compétence. Comme je l'ai dit, je reste convaincu que le manque de talent n'a rien d'éliminatoire pour produire de la qualité. Le talent, le don, le génie, ne sont que des coups de pouces du destin qui permettent de saisir plus rapidement les mécanismes du récit, d'en découvrir plus rapidement les secrets. Certes. Mais ce n'est pas parce que notre entreprise sera plus ardue qu'elle sera forcément vouée à l'échec. Nous n'avons pas de talent ? Soit ! Trimons ! Écrivons, raturons, farfouillons, effaçons, lisons, découvrons, bref : apprenons ! Même si tout est subjectif, je me permettrais de dire que Poe avait du talent. Que Lovecraft avait un don (remuant, mais un don). Que Dick était un génie dans son style. Plus proche de nous, que Noirez est probablement un type doué. D'accord. Mais que dire de Moorcock qui n'écrivait pas si merveilleusement, mais qui m'a pourtant fait passer de magnifiques moments de lecture lorsque j'étais plus jeune ? Associé à la lucidité, le labeur peut payer.

Troisièmement, accepter la qualité de l'autre. Les génies existent. Des récits brillants ont atteint un niveau de perfection que nous n'atteindrons peut-être jamais. Et ? Ce ne sont pas les Poe, les Lovecraft, les Dick et les Noirez qui écriront nos livres. Apprenons, encore une fois, de ce que leur compétence nous offre. Longtemps, je n'ai pas agi par peur de me rendre compte que je ne faisais pas partie d'une telle brochette de sommités. J'étais frustré avant d'agir. Plus que cela, je ne me donnais pas la peine de progresser. Je préférais éteindre la lumière du phare plutôt que de faire un bout de chemin en me laissant guider par lui. Il est facile de dire qu'untel n'écrit pas si bien que cela, voire qu'untel ne mérite pas d'avoir son livre en librairie. La vérité, c'est que même si l'univers entier était rempli d'écrivains médiocres, cela n'améliorerait en rien la qualité de ma prose. Mieux vaut tenter de s'élever, plutôt que de donner des coups de cannes dans les genoux des gens pour avoir l'air plus grand.

Conclusion

Elle sera courte, amis apprentis.

Ne nous mentons pas.
Assumons et au travail !

De l'encre et des larmes !

* La Dramaturgie traite du cinéma et du théâtre, d'où le terme de spectateur.
** Exemple trèèès résumé : si je vois un comédien tuer son père sur scène et devenir fou de douleur, à travers lui, je vais vivre et acquérir l'expérience de cette situation conflictuelle, et je saurai ce que c'est que de tuer son père. Du coup... je n'aurai plus envie de tuer le mien !

(4)

5 commentaires

  1. #1
  2. ,,,
    Posté par Xanadu, le 12 avril 2010 à 12h27

    Un article intéressant, humble et positif ! Bravo pour cette réflexion ^^

  3. #2
  4. Posté par Eres, le 12 avril 2010 à 14h34

    Bonjour,

    C'est vrai que la question de la frustration est essentielle... En ce sens, l'auteur est lui-même son pire ennemi. Au rang des obstacles additionnels, s'alignent également procrastination et flemme.

    Allez hop, au boulot ;)

  5. #3
  6. Posté par Koinsky, le 14 juin 2010 à 12h01

    Bel article, merci pour cette lecture. Je ne trouve aucun commentaire intelligent à ajouter pour le moment, c'est très frustrant !

    En tous cas, l'article plaira sûrement à J.Noirez s'il passe par ici. :-)

  7. #4
  8. ,,
    Posté par Romain, le 24 juin 2010 à 11h17

    Un très bon article !

    J'assimile pas mal la frustration à l'envie pour ma petite personne. Comme tu le dis bien, la frustration vient de la rencontre d'un obstacle et Dieu sait qu'on en rencontre en écriture !
    Et pour ma part, il s'agit beaucoup de savoir si oui ou non, j'ai envie de le surmonter ou de le contourner... voir même le fuir -_-
    En gros, c'est un combat d'envie contre frustration ! C'est aussi défier cette frustration, quitte à écrire des choses pas très bonnes, ce qui est toujours mieux que de laisser la frustration gagner.

    Sus à le frustration ! ;o)

  9. #5
  10. Posté par Amibe_R Nard, le 17 août 2010 à 19h36

    Cher Cédric

    Tu as oublié un mot important dans ta démonstration

    de cet obstacle qu'est le manque "actuel" de talent

    "Actuel" (encore que, ça reste à voir sur ce que tu supposes être ton manque de talent, mais passons.)

    Oui, "actuel"... car tous les auteurs que tu cites, ou ressuscites dans nos mémoires, ne sont pas nés avec l'écriture entre les dents. Ils ont bossé, c'est vrai... mais ils ont rencontré des obstacles sur leurs routes. Comme tout le monde. ;-)

    Et, ils les ont vaincus... ou tout au moins dépassés.
    Car il est différentes façons pour passer un obstacle.

    Pour la frustration, je crois que tu as raison... même si la frustration vient surtout d'une chose que l'on sait / que l'on sent possible, mais qui ne fonctionne pas.

    Essaie juste de retenir ta respiration 20 minutes... es-tu frustré de ne pas y arriver ?
    Es-tu frustré aussi de ne pas décrocher la lune, ou de ne pouvoir transformer du plomb en or ?

    Dans l'écriture, la frustration, c'est l'envie de tourner un texte d'une manière particulière, en sentant bien que nos mots sont faibles à tout rendre comme il le faudrait.

    "Nos mots"... Cependant, nos mots, vus par un autre, c'est déjà une part de l'obstacle en moins.

    La compétition, que tu évoques, en est une autre.
    Croire, à notre époque qu'il s'agit d'une compétition entre auteurs, c'est globalement faux.
    Globalement, parce qu'on parle du piège à gogos des concours (littéraires).

    En oubliant qu'un texte intéressant sera toujours un texte intéressant.
    Même s'il ne passe pas l'orée d'un jury de concours. Même s'il ne passe pas les censeurs éditoriaux (regarde juste les poètes maudits au début du 20ème, beaucoup sont morts dans la pauvreté... en attendant un public qui les comprenne. Ce sont maintenant des textes "classiques". Sauf qu'il a fallu des gens pour les garder en vie, ces textes.)

    C'est aussi un des obstacles de l'écriture : trouver une idée intéressante et être capable de la traiter comme il le faut. Trouver une idée moyenne et la rendre intéressante.

    Autant de points qui peuvent devenir "frustrant", autant d'obstacles qui peuvent se montrer aussi insurmontables que l'Himalaya à un alpiniste, même chevronné !

    Sauf qu'il existe d'autres moyens d'affronter les obstacles.

    L'un d'eux, c'est le changement de point de vue. :-)

    Il se cache ici, dans ce proverbe africain : "Si tu veux aller vite, pars seul ; si tu veux aller loin, partez à plusieurs."

    Si tu veux aller vite, décharge toi de tout ce qui te pèse (te frustre) et cours vers ton but.
    Si tu veux danser, danse... en donnant le meilleur de toi !

    Mais, comme pour toute danse, tu n'obtiendras jamais le meilleur, ni les possibilités d'un autre dansant avec toi, et que dire d'une troupe dansant avec toi, et toi dansant avec eux... un solo !

    Si tu veux aller loin, partez à plusieurs.

    Si tu veux aller haut, jusqu'au sommet, il faut partir à plusieurs pour des raisons évidentes.

    Et tu te souviendras alors que, au début de ta vie, tes parents t'ont porté (lorsque ton talent était faible), t'ont permis de grandir... pour devenir ce que tu es.
    Et un jour, c'est toi qui les porteras.

    Là, sur le coup.
    Dis-moi à quel moment tu as douté de ton talent à marcher ?
    Raconte-moi à quel moment tu as été frustré de ne pouvoir marcher, au point d'abandonner ?
    Et tu me diras aussi avec qui tu es en compétition pour marcher ? ;-)))

    Je suis curieux d'entendre tes réponses. ;o)

    Bien Amicalement
    L'Amibe_R Nard

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